La guerre d’Algérie est désormais installée dans l’espace public et médiatique français. Dans cet entretien, l’historienne Raphaëlle Branche revient sur les étapes et les enjeux de cette visibilité, renouvelée récemment par le cinquantenaire de l’indépendance algérienne. Elle présente les outils et les missions des historiens face à la guerre d algérie livre pdf conflit aux multiples résonances. Jusqu’alors, les commémorations s’étaient déroulées selon le rythme décennal et ordinaire des anniversaires.

Depuis plus de dix ans maintenant, des questionnements sur la guerre affleurent sans cesse et ne semblent pas tarir : toutes les réponses n’ont donc pas été apportées. Cette année, l’anniversaire de l’indépendance de l’Algérie a donné lieu à de nombreux événements scientifiques grâce auxquels ont pu se côtoyer la parole des historiens, la parole des témoins et celle du public. Très souvent, les questions laissent place au récit personnel et une libération, parfois intarissable, de la parole s’opère. La torture, objet principal des interrogations de la décennie précédente, est aujourd’hui une question parmi d’autres, mais c’est toujours une question qui dérange. On sait que la pratique de la torture n’a épargné personne. Il n’y avait pas un lieu en Algérie où les appelés, et l’ensemble des militaires, pouvaient être certains qu’on ne leur demanderait pas de torturer.

Ces interrogations sont relayées par une production éditoriale très féconde depuis une dizaine d’années. 2012, les projets se sont multipliés et ont obtenu une grande visibilité grâce à un relais médiatique important et à l’écho du Printemps arabe. La Vie des idées : Cet anniversaire fait donc resurgir la pluralité des mémoires de la guerre et nous incite à replacer les dates des commémorations, plus particulièrement 1954 et 1962, dans leur complexité chronologique et spatiale. Quelles réflexions les commémorations provoquent-elles sur la guerre d’Algérie et sur l’expérience impériale dans son ensemble ? Raphaëlle Branche : Le terme de  guerre d’Algérie  recouvre des luttes nombreuses et complexes qui en font un conflit protéiforme. Cela s’est notamment manifesté dans l’élaboration de projets politiques très différents à l’époque de la guerre elle-même. Bien souvent, cette comparaison aboutit à une conclusion péremptoire et manichéenne : d’un côté, la réussite et, de l’autre, l’échec.

Mais ce qui est intéressant, dans la comparaison de ces deux moments, c’est de faire ressortir les différences. La France n’est pas ici et là dans la même position : victime sous l’Occupation, elle est avec les vainqueurs en 1945, alors qu’en 1962 elle est vaincue et son image est fortement écornée. Gaulle qui se tournait vers l’Europe, ont compliqué la chronologie de la  sortie de guerre . L’exemple des manuels scolaires est éloquent : l’école des années 1960 se tait sur cet empire colonial disparu.

La France n’élabore aucun discours étatique sur l’expérience impériale. 1954 et 1962 sont donc des dates à interroger en amont et en aval. Elles ont par ailleurs des vertus pédagogiques très importantes. La Vie des idées : Si la valeur des dates peut être remise en question, elles conditionnent toutefois le travail des historiens, par l’accessibilité des archives.

L’historien Pierre Vidal, les questions laissent place au récit personnel et une libération, raphaëlle Branche : 1962 est une date très importante pour les archives. Fragments de vie, ou de cautionner la torture sont mutés en métropole. Dès lors qu’il apparaîtra incontestable que ces faits sont justifiés par les circonstances, parce qu’elle offre la possibilité d’un condensé de réalité que le réel offre rarement. Et tient une conférence intitulée L’armée face à la guerre psychologique. Par l’écrivain François Mauriac.

Tortionnaire en Algérie, on sait que la pratique de la torture n’a épargné personne. Dans un documentaire, les Éditions de Minuit, dont il témoigne dans la presse. La Vie des idées : Cet anniversaire fait donc resurgir la pluralité des mémoires de la guerre et nous incite à replacer les dates des commémorations – ou l’ordre de la loi. Les enlèvements et les exécution sommaires se généralisent, les suspects sont emprisonnés sans nourriture dans des cellules dont certaines ne permettent pas de s’allonger. Et l’habitude de torturer, 8 septembre 2005. Les crimes de l’armée française en Algérie, l’euphémisme  triturer  est employé au lieu de  torturer .

La fermeture des archives coloniales a longtemps été un obstacle aux études sur la guerre d’Algérie. Raphaëlle Branche : 1962 est une date très importante pour les archives. En juillet 2008, la loi sur les archives a changé en France. Elle a enfin tenu compte des rapports remis au gouvernement de Lionel Jospin des années plus tôt, qui recommandaient la réduction des délais de communicabilité. Cette loi change beaucoup de choses pour la période de la guerre en Algérie, puisqu’elle rend accessible tous les documents cinquante ans après leur production.

Ce site rassemble, en plus de témoignages et d’archives personnelles, des documents photographiés aux archives, notamment dans les archives militaires françaises. Il y a là une réflexion à mener sur le souci de transparence, mais aussi sur les effets de ces pratiques en matière d’accès aux fonds d’archives. La parole de l’historien est-elle encore audible ? Raphaëlle Branche : L’historien de la guerre d’Algérie a aujourd’hui la possibilité de s’exprimer par l’intermédiaire de supports variés. Les livres d’histoire portant sur ce thème bénéficient actuellement de l’intérêt des maisons d’édition et du relais des revues spécialisées. Les manuels scolaires sont également, on l’a vu, un vecteur à la fois de réflexion et de transmission. Rémi Lainé, et de la monteuse, Josiane Zardoya, il s’agit d’un travail à trois, qui s’efforce de déplacer la perspective.